Aujourd’hui, je t’ai perdu…

1 Sep

On t’a retrouvé hier après une semaine où tu étais chez ta grand-mère, changé, grandi, parlant encore mieux qu’avant, ayant même chopé des mimes de langage de ta cousine, c’était drôle. J’avais l’impression d’avoir laissé mon bébé et de retrouver un grand bonhomme.

Et grand, ça tu t’en félicites ! Tu te targues d’avoir grandi, d’être fort, d’être adulte. A 3,5 ans.

Alors pour fêter nos retrouvailles, ce matin j’ai décidé qu’on allait chercher un poulet rôti vu que tu adores ça ! Direction le marché !

Photo de Vincent Dechartres

Tu veux absolument prendre ta draisienne, mon coeur de maman me dit « non pas la draisienne, il y a trop de monde » mais finalement on cède. J’ai encore en tête le souvenir de mon rêve de ce matin où je te vois courir après ton copain Arthur, courir, courir et ne pas voir le bord de la falaise, te jeter dans le vide sans que je ne puisse rien faire. Ce rêve m’a laissé un goût amer de méfiance mais après tout ce n’est qu’un rêve et je ne suis pas medium à ce que je sache.

Après une petite balade, on s’arrête enfin pour acheter le fameux poulet rôti. Tu t’ennuies dans la file sur ton vélo, je décide de nous éloigner et profite d’une sortie de parking pour te faire rouler un peu. La rue est en pente, ça t’amuse beaucoup, tu freines au dernier moment. Et puis au bout d’un moment, je me dis que c’est idiot, j’ai des haricots verts plein le sac, autant rentrer à la maison pour les faire cuire pendant que Papa finit de faire la file. Je le crie à Papa « on va y aller nous ! On va faire cuire les haricots !« , je te dis « viens !« , je commence à monter et tu me devances de 2 mètres quand soudain je me rends compte que je n’ai pas les clés de la maison !

« Loulou, tu attends, j’arrive !« . C’est ce que je t’ai crié. je t’ai regardé et j’ai demandé à Papa de me donner les clés, il m’a dit « oui mais en fait c’est presque fini là, vous pouvez m’attendre« .


Je retourne la tête vers toi, mais tu n’es plus là.

Je remonte la rue en espérant te voir derrière le camion des poulets, mais tu n’y es pas.

Je redescends vers Papa en lui demandant si tu es avec lui, mais tu n’es pas là.

On t’appelle et tu ne réponds pas.

Papa a plus de jugeotte que moi dans ces cas-là, il descend la rue en t’appelant, moi je la remonte en pleurant. Je t’appelle, je hurle, les gens me regardent avec beaucoup de tristesse dans le regard. Une dame me dit qu’elle vient de la rue perpendiculaire, qu’elle n’y a vu aucun enfant.

TOUT.
TOUT me passe par la tête à ce moment-là. Les flics, les affiches, les pédophiles, les camionnettes qui s’arrêtent pour attraper un enfant au vol, les Missing Report de Child Focus dans les trams et les bus, les voitures qui ne te voient pas, ta chambre vide, ton petit frère ou ta petite soeur qui ne t’aura pas connu. Je pense à tous ces parents qui ont dû faire face à la disparition de leur enfant. A cette incertitude. Comment arrivent-ils à vivre sans eux ? Comment vivre sans toi ? La panique me submerge.

Toi mon toupetit, mon coeur, mon râleur, tu n’es plus là. J’ai failli à mon rôle. Je t’ai quitté du regard trois secondes. Trois secondes auront suffi.

On se dit toujours que ça n’arrive qu’aux autres, qu’on sera suffisamment vigilants, nous, qu’on ne ferait pas de pareilles erreurs. On croit qu’on est prudents et pourtant…
Trois secondes de lâchage total pour une éternité de souffrance.

Je ne sais pas quoi faire, où dois-je aller, quelle direction prendre ? Quand on est perdus, on nous dit de ne pas bouger pour qu’on nous retrouve. Ce n’est pas moi qui suis perdue, c’est toi. Mais est-ce que je dois bouger si tu reviens sur tes pas ? Si je ne suis plus là quand tu reviens…si tu reviens

 

 

Tout à coup, les gens m’appellent « Madame, Madame !« , on me fait de grands signes, je cours en direction des personnes qui m’appellent. J’entends « Il est là ! » . Et je te vois.

Sur ton vélo, avec Papa, qui remontez la rue vers moi. Tu es là, l’air un peu hagard. Je me rends compte que je pleure et que tu ne dois pas comprendre pourquoi. Je me jette sur toi et t’avale avec mes bras. Tu es là. Enfin. Les cinq minutes les plus longues de toute mon existence.

Plus tard, à la maison, tu m’expliqueras que tu avais cru que je t’avais dit « Loulou, tu descends, j’arrive !«  alors que je t’avais demandé de m’attendre. Tu es donc parti seul, tu as descendu la rue comme un grand parce que tu es grand, parce que tu savais où était la maison. Et puis arrivé au croisement avec une chaussée bondée de voitures, tu t’étais arrêté et tu avais attendu mais je n’étais pas là. Une dame est alors venu te parler et a commencé à te remonter dans la rue. Papa t’avait alors trouvé avec cette dame et tout finissait bien. Ce fut aussi l’occasion de te parler du fait que c’est vrai que souvent on rencontrait de gentilles personnes mais que des fois on en rencontrait des méchantes qui pouvaient te faire du mal. En restant près de nous, nous pouvons te protéger de ces personnes. Mais si nous ne sommes plus là pour te protéger…

Mais aujourd’hui je t’ai perdu. J’ai deux nouvelles amies avec moi à tout jamais : la culpabilité et la méfiance. Parce qu’aujourd’hui, je me rends compte que j’ai perdu mon bébé. Et comme hier, j’ai retrouvé quelqu’un d’autre, un être de décisions, plus ou moins bonnes. Je ne peux plus te tenir la main en rue comme auparavant, je ne peux plus te serrer contre moi dans le porte-bébé comme avant, je ne peux plus avoir la main-mise totale sur ce que tu es. Tu cherches l’indépendance et tu cherches à être adulte et à être notre égal le plus rapidement possible.

Et aujourd’hui, je t’ai perdu. Mais je t’ai retrouvé et c’est maintenant à moi de m’adapter à ta nouvelle identité.

Mon bébé…On restera encore un peu tes petites roues pour t’aider à avancer.

2013-08-17 12.53.07

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5 Réponses to “Aujourd’hui, je t’ai perdu…”

  1. Veronique 1 septembre 2013 à 18 h 50 min #

    pfffiou heureusement tout est bien qui finit bien… Contente que ma Poupette n’ai que 6 mois, je ne suis pas encore prête pour ça 😦

    • Maman Loutre 2 septembre 2013 à 8 h 23 min #

      A 6 mois, on s’inquiète pour d’autres trucs mais ce genre-là ne vient qu’une fois qu’ils sont plus indépendants malheureusement ! Suite à l’article, on m’a fait part dans mon entourage de nombreux témoignages de parents qui ont aussi perdu leurs enfants temporairement soit parce qu’ils se sont enfuis soit parce qu’ils se sont perdus de vue. Comme quoi, deux secondes suffisent vraiment !

  2. mavraiviedemaf 1 septembre 2013 à 23 h 37 min #

    Quelle angoisse… ça arrive tellement vite, et vu que nous les Mères, nous ne sommes pas les championnes du Monde du sang-froid, ça tourne rapidement au cauchemar. Remets-toi bien de tes émotions…

    • Maman Loutre 2 septembre 2013 à 8 h 25 min #

      Ah non clairement pas ! Autant un accident, je crois que j’arriverais à gérer parce que j’ai suivi des formations Croix-Rouge pour ça (et encore, dans le feu de l’action, tu peux tout oublier) mais ce genre de trucs, je suis complètement impuissante ! C’est grave !

  3. Jess 5 septembre 2013 à 8 h 18 min #

    J’en ai les larmes aux yeux de te lire, de ressentir un instant ce que tu as pu ressentir. Remettez-vous bien de vos émotions – je vais me remettre des miennes…

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